On ne pouvait pas les rater. Vers 14 h 15, mardi 29 septembre, la place d’Italie a basculé dans un concert de pétards, de fumées rouges et de sirènes poussées à fond. Quelque 8 000 sapeurs-pompiers, la mention « en grève » scotchée sur leurs polos, s’y sont rassemblés avant de s’élancer vers la Bastille. Un chiffre que la préfecture de police de Paris a elle-même confirmé dans la foulée.

Des soldats du feu venus de Lyon, du Var, de Seine-et-Marne et d’ailleurs, casques rouges sur la tête, ont traversé l’est parisien dans un nuage rouge orangé. Au palmarès des manifestations les plus bruyantes de cette journée de grève dans la fonction publique, leur cortège tenait sans conteste la première place.

Un cortège de la place d’Italie à la Bastille

Le trajet était symbolique : partis de la place d’Italie, dans le 13e arrondissement, les pompiers ont rejoint, sous les applaudissements, la manifestation de la fonction publique place de la Bastille, elle-même partie à 14 heures de la place de la République vers la Nation. La jonction des deux cortèges a fait de cette journée l’une des plus massives de ce mouvement social.

Maxence Nicollet, 22 ans, venu de Lyon avec son syndicat SUD, ne cache pas l’exaspération du cortège : « Si on ne fait pas de bruit, on ne se fera pas entendre. Les politiques pensent à nous quand on éteint les feux, mais dès que septembre arrive, on passe aux oubliettes ». La veille encore, deux maisons ont brûlé sous ses yeux faute de camions en nombre suffisant pour intervenir efficacement, raconte-t-il.

Des sapeurs-pompiers manifestent à Paris, fumigènes et pancartes Des sapeurs-pompiers en manifestation à Paris. (Photo d’illustration)

« Des moyens, pas des miracles »

En tête du cortège, une banderole de l’intersyndicale donnait le ton : « Des moyens, pas des miracles ». Derrière, les pancartes rivalisaient d’invention : « Vocation, pas prostitution », pouvait-on lire, ou encore « Moins de milliardaires, plus de Canadair ». Pas de revendication salariale en première ligne : les manifestants venaient dénoncer ce qu’ils appellent l’état catastrophique de la sécurité civile.

Guillaume Civray, de la Fédération autonome SPP-PATS du Var, résume le sentiment général : « On vient défendre notre profession face aux difficultés qu’on rencontre depuis des années ». Il évoque un été dramatique : quatre collègues perdus et plusieurs centaines de pompiers intoxiqués sur les incendies.

« Aujourd’hui il y a presque 8 000 manifestants sapeurs-pompiers, on n’est pas venus chercher 1 euro de plus pour notre salaire, on est venus dénoncer l’état catastrophique de la sécurité civile », a déclaré Xavier Boy, le porte-parole de l’intersyndicale.

Reçus à 15 heures par le ministre de l’Intérieur

La journée a connu un rebondissement : les principaux leaders de l’intersyndicale, qui n’avaient initialement pas été conviés, ont finalement été reçus à 15 heures par le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, place Beauvau. À la sortie, l’intersyndicale reconnaissait des « signaux positifs » envoyés par le ministre. « Il y a une prise de conscience sur les dangers qu’on peut faire courir à nos concitoyens lorsque la sécurité civile est affaiblie et qu’on ne peut pas répondre aux demandes de secours », a déclaré Xavier Boy.

Un été d’incendies en toile de fond

Cette journée parisienne est le point d’orgue d’un mouvement lancé le 8 septembre par une intersyndicale regroupant huit des neuf organisations de la corporation. Il est né d’un été de grands incendies qui a mis les secours à rude épreuve, entre matériel usé et effectifs à flux tendu.

« Clairement, on est fatigué », lâche Julien Dubois, pompier en Seine-et-Marne. « Ça fait plusieurs années qu’on le signale, qu’on demande beaucoup de moyens. Nos interventions augmentent, mais le personnel diminue, et les camions sont de moins en moins efficaces ».

Un véhicule des sapeurs-pompiers de Paris dans les rues de la capitale Un véhicule des sapeurs-pompiers de Paris. (Photo d’illustration)

Ce que réclament les pompiers

  • Des effectifs à la hauteur : les interventions augmentent quand le personnel diminue, selon les syndicats.
  • Du matériel renouvelé : camions vieillissants et moyens aériens insuffisants face aux grands incendies.
  • Un financement durable : les départements, premiers financeurs des services d’incendie, n’arrivent plus à suivre.
  • De la reconnaissance : après un été meurtrier, les pompiers veulent des engagements concrets du gouvernement.

Les secours resteront assurés malgré la grève : la mobilisation n’interrompt pas les interventions, qui se poursuivent sous réquisition. Mais dans le cortège parisien, une conviction s’est installée. Les hommes et les femmes qui éteignent les feux de l’été estiment qu’on ne peut pas demander toujours plus à des casernes toujours plus vides. Et mardi, Paris les a entendus.