Cinquante et un ans après la loi Veil, la France bat un record qu’elle n’avait jamais connu. En 2025, 259 416 interruptions volontaires de grossesse ont été enregistrées, selon l’étude annuelle de la Drees publiée le 22 septembre. Soit 7 219 de plus qu’en 2024, une hausse de 2,9 %. Le taux de recours grimpe à 17,8 IVG pour 1 000 femmes de 15 à 49 ans, contre 17,3 l’année précédente. Le chiffre le plus élevé jamais mesuré, et le plus haut de l’Union européenne.

Pour bien mesurer la bascule : entre les années 2000 et la fin des années 2010, ce taux était resté stable autour de 15 pour 1 000. Il a reculé brièvement pendant le Covid, puis repart presque sans pause depuis 2022. Cette fois, la hausse concerne toutes les tranches d’âge, y compris les plus jeunes, dont le recours déclinait avant la pandémie. Les 20-24 ans restent les plus concernées (29,7 pour 1 000), talonnées par les 25-29 ans (30,3).

Des manifestants réclament le droit à l’avortement pour toutes « Avorter est un droit fondamental » : les banderoles reviennent ce lundi dans les rues de plusieurs villes françaises. (Photo d’illustration)

L’hôpital n’est plus le lieu central de l’IVG

Derrière le chiffre brut se cache une transformation silencieuse. En 2004, 100 % des IVG se déroulaient en établissement de santé. En 2025, ce n’est plus le cas que pour 53 %. La méthode médicamenteuse, utilisée par moins d’une femme sur trois en 2001, concerne désormais quatre IVG sur cinq (81 %). Et les sages-femmes, autorisées à pratiquer l’IVG depuis 2016, en réalisent aujourd’hui une sur quatre, avec une progression de 15 % en un an.

« Rien ne montre de façon plus criante la différence entre un droit sur le papier et son application concrète que le droit à l’avortement », résume l’appel de la CGT Paris pour la journée de ce lundi.

Un droit à deux vitesses selon le territoire

La moyenne nationale cache des écarts considérables. Dans les départements et régions d’outre-mer, le taux de recours est deux fois plus élevé qu’en métropole. Et dans l’Hexagone, une femme de Provence-Alpes-Côte d’Azur a deux fois plus souvent recours à l’IVG qu’une femme des Pays de la Loire. En Ardèche, seules 52 % des femmes ont pu avorter dans leur propre département, et plus de la moitié ont attendu plus de sept jours un rendez-vous, toujours selon les chiffres rappelés par la CGT.

Les organisations féministes lient ces disparités à l’état de l’offre de soins : plus de 180 centres IVG fermés en vingt ans, près de 40 % des maternités en moins sur la même période, et 5 000 femmes qui se rendent chaque année à l’étranger pour avorter.

Le cabinet d’une sage-femme, devenue un lieu central de l’IVG Une IVG sur quatre est aujourd’hui réalisée par une sage-femme, dont l’activité a progressé de 15 % en un an. (Photo d’illustration)

Ce que demandent les cortèges

Le collectif « Avortement en Europe, les femmes décident », soutenu par la LDH, a publié un mot d’ordre clair pour ce 28 septembre : la réouverture des centres IVG fermés et l’arrêt de la fermeture des maternités de proximité ; le maintien de la prise en charge à 100 % ; le choix garanti entre méthode médicamenteuse et instrumentale ; la fin de la double clause de conscience ; et des subventions pérennes pour les associations.

À Paris, le cortège part à 18h30 de l’Hôtel de ville en direction de la place Vendôme. Des rassemblements sont également annoncés à Bordeaux, Lille, Montpellier, Rennes, Nantes, Clermont-Ferrand et dans des dizaines d’autres villes, pour une journée de mobilisation coordonnée à l’échelle internationale, en solidarité notamment avec les Polonaises et les Américaines.

Ce qu’il faut savoir sur l’IVG en France

  • Les délais légaux : jusqu’à la 14e semaine de grossesse (16 SA) par voie instrumentale, et jusqu’à la 7e semaine (9 SA) par voie médicamenteuse, réalisable à domicile après une première consultation.
  • La prise en charge : remboursée à 100 % par l’Assurance maladie.
  • Qui peut la pratiquer : médecins, sages-femmes (en cabinet ou centre de santé), établissements publics dans 93,4 % des cas hospitaliers.
  • Où s’informer : centres de santé sexuelle et Plannings familiaux, gratuitement, y compris pour les mineures, sans autorisation parentale.

Un chiffre record, un droit constitutionnalisé mais fragilisé sur le terrain, et une génération de sages-femmes qui a pris le relais des hôpitaux : en un demi-siècle, l’avortement a changé de visage en France plus vite que les institutions qui l’encadrent. Ce lundi soir, les rues diront si le pays est prêt à les rattraper.