C’est dans une lettre aux salariés que tout s’est joué. Mardi 20 octobre au matin, Patrick Puy, arrivé quelques jours plus tôt à la tête de Gifi, a informé les 6 000 employés : « pour protéger l’entreprise et poursuivre son activité », la direction va « solliciter l’ouverture d’une procédure de redressement judiciaire auprès du tribunal compétent ». Le tribunal de commerce de Toulouse devrait être saisi dans les prochains jours, après la révélation de l’état de cessation de paiements par Sud Ouest le 18 octobre. Dans ce même message cité par l’AFP, Puy assure que la procédure n’aura « par elle-même, aucune conséquence immédiate sur l’emploi » et qu’« aucun nouveau plan de sauvegarde de l’emploi n’est engagé à ce stade ».

Gifi en redressement judiciaire : les magasins restent-ils ouverts ?

Pas grand-chose pour l’instant, et c’est l’objet même de la procédure. Un redressement judiciaire n’est pas une fermeture : il gèle les dettes de l’entreprise pour lui laisser le temps de se réorganiser, pendant une période d’observation de six mois maximum, renouvelable une fois. Les 513 magasins français continuent donc de tourner comme d’habitude, avec les mêmes horaires et les mêmes prix, et les salariés gardent leur contrat. En Belgique, où l’enseigne compte une centaine de magasins via sa filiale Trafic, la direction a précisé à l’agence Belga qu’il n’y avait « aucun impact significatif », la société belge étant juridiquement distincte.

Au bout de la période d’observation, trois issues : un plan de redressement, une cession totale ou partielle à un repreneur, ou la liquidation. Selon Le Figaro, le scénario d’une vente « à la découpe » serait le plus probable, avec Grand Frais, La Foir’Fouille ou Action parmi les candidats potentiels pour certains points de vente — comme les 32 magasins déjà repris par Grand Frais fin 2025. Mais rien n’est décidé avant le jugement d’ouverture, et aucune liste de fermetures n’a été annoncée.

Un magasin Gifi avec son enseigne rouge et jaune caractéristique Un magasin Gifi : l’enseigne compte 513 points de vente en France, tous restés ouverts. (Photo d’illustration)

« Pour protéger l’entreprise et poursuivre son activité, nous avons décidé de solliciter l’ouverture d’une procédure de redressement judiciaire auprès du tribunal compétent. Nos magasins restent ouverts. L’activité se poursuit. »

Patrick Puy, dans sa lettre aux 6 000 salariés de Gifi, le 20 octobre 2026, citée par l’AFP.

Et si vous avez payé une commande que vous n’avez pas reçue ?

C’est là que le dossier se corse pour les clients. Une fois le jugement d’ouverture prononcé, une commande payée mais jamais livrée devient une créance, à déclarer auprès du mandataire judiciaire. Le délai court : deux mois à partir de la publication du jugement au Bodacc, qui donne aussi le nom du mandataire. La déclaration se fait par écrit, idéalement en recommandé avec accusé de réception, avec la facture, le bon de commande et la preuve du paiement. Passé ce délai, la créance est en général définitivement perdue.

Si le paiement par carte n’a pas encore été débité, une opposition auprès de votre banque reste possible, et certaines cartes incluent une assurance qui couvre ce cas. En revanche, si la procédure tournait un jour à la liquidation, l’Institut national de la consommation prévient que le remboursement reste incertain : les salariés, les fournisseurs et l’Urssaf passent avant les clients.

La façade d’un magasin Gifi, enseigne de bazar fondée en 1981 Fondée en 1981 par Philippe Ginestet, Gifi a réalisé environ 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires pour une perte de plus de 100 millions en 2025. (Photo d’illustration)

Votre garantie et le SAV sont-ils maintenus ?

Pour un produit acheté avant la procédure, la garantie légale de conformité ne disparaît pas avec le dépôt de bilan : elle reste opposable. Les magasins continuant d’opérer, le service après-vente reste assuré pour l’instant — mais si l’enseigne change de main plus tard, mieux vaut avoir fait jouer sa garantie avant. Pour les pièces détachées, une action directe reste possible contre le fabricant lui-même.

Si vous êtes client Gifi, que faire cette semaine ?

  • Aucune raison de se ruer : les magasins sont ouverts, les prix inchangés, et aucune fermeture n’est annoncée.
  • Commande en attente de livraison ? Rassemblez dès maintenant factures, bons de commande et preuves de paiement, au cas où le jugement d’ouverture ferait de vous un créancier.
  • Produit défectueux acheté récemment ? Faites jouer la garantie en magasin sans attendre l’issue de la procédure.
  • Paiement carte non débité ? Vous pouvez faire opposition auprès de votre banque tant que le débit n’est pas passé.

Comment l’enseigne en est-elle arrivée là ?

Tout a commencé en 1981 : Philippe Ginestet ouvre une solderie à Villeneuve-sur-Lot et baptise son enseigne des initiales de son nom. Cent magasins en 1998, plus de 400 en 2013. Puis les erreurs s’enchaînent : le rachat de Tati en 2017, jamais digéré, avec la fermeture de l’emblématique magasin du boulevard Barbès en 2021. En 2023, un changement de système informatique raté désorganise toute la logistique et fait plonger le chiffre d’affaires de près de 10 %.

Entre-temps, la concurrence a changé de visage. Action, arrivé il y a onze ans, compte désormais 900 magasins pour près de 6 milliards d’euros de chiffre d’affaires en France, pendant que Temu et Shein attaquaient le petit prix sur smartphone. Le chiffre d’affaires de Gifi est passé de 1,3 à 1 milliard d’euros, et 2025 s’est soldé par une perte de plus de 100 millions. Quant à la direction, elle a changé de mains quatre fois en deux ans : Philippe Brochard, Christophe Mistou, Gérard Walter, et enfin Patrick Puy, spécialiste des entreprises en crise passé par Moulinex-Brandt, Vivarte et Go Sport.

Quarante-cinq ans après la solderie du Lot-et-Garonne, c’est donc le tribunal de commerce de Toulouse qui décidera du sort de Gifi. Une enseigne qui n’a pas su se réinventer face à Action et à Temu, 6 000 salariés qui ouvriront le rideau demain matin comme d’habitude, et des millions de clients qui espèrent juste retrouver leurs meubles de jardin et leurs décorations de Noël à prix cassés.