Assis à une table, costume bleu sombre, ton de professeur devant sa classe : c’est dans une vidéo de près de vingt minutes publiée ce mardi 29 septembre sur YouTube qu’Edouard Philippe a enfin levé le voile sur son projet de réforme des retraites. Le candidat Horizons à la présidentielle, 55 ans, maire du Havre et ancien Premier ministre d’Emmanuel Macron (2017-2020), a fait le choix assumé de l’impopularité.
« Je sais que la réforme que je propose n’est pas populaire. Mais je ne cherche pas à gagner des points dans les sondages, je veux protéger les Français. La gravité de notre situation financière nous oblige à agir », affirme-t-il.
Les chiffres, cette fois, sont sur la table : ils reprennent la réforme de 2023 pour aller plus loin.
65 ans, 45 annuités : la trajectoire en moins de dix ans
La réforme de 2023, qui avait fixé l’âge légal à 64 ans et la durée de cotisation à 43 ans, serait « reprise » puis « poursuivie ». Objectif affiché : arriver « en moins de dix ans » à un âge légal de départ de 65 ans et à 45 annuités de cotisation.
Reste que tout le monde ne partirait pas à 65 ans. « Pour les Français qui le peuvent », précise le candidat : un tiers des actifs pourraient quitter la vie professionnelle entre 60 et 64 ans. Sont visés « ces femmes et ces hommes qui ont commencé à travailler très jeune, ou qui exercent des métiers pénibles, ou dont le corps ne suit plus parce que le travail les a usés ». La pénibilité et les fins de carrière difficiles feraient l’objet de discussions avec les partenaires sociaux.
Certains régimes ne bougeraient pas d’un iota :
- l’âge resterait à 55 ans pour les personnes en situation de handicap ;
- à 60 ans pour les incapacités permanentes ;
- à 62 ans pour les personnes en invalidité ;
- les dispositifs de carrières longues continueraient à permettre des départs anticipés.
« Je sais l’inquiétude que cette réforme suscite et l’effort qu’elle demande. Travailler plus longtemps n’est pas une fin en soi. C’est permettre à chacun de compter sur une retraite digne, à notre pays d’investir dans ses écoles et ses hôpitaux, à nos enfants de croire que le meilleur est devant eux. »
La capitalisation obligatoire fait son entrée
Second étage du projet, présenté comme un horizon plus lointain : la construction progressive d’un système mixte, associant répartition et capitalisation. « La capitalisation, il faut commencer maintenant, mais ça ne réglera pas nos problèmes immédiats », prévient-il.
Des manifestations massives avaient accompagné les réformes de 1995 et de 2023 : le sujet reste l’un des plus inflammables de la vie politique française.
La logique se déploie en deux temps : d’abord remettre le système par répartition à l’équilibre, « c’est l’urgence et c’est possible » ; ensuite y adjoindre un pilier de capitalisation à vocation de « compléter » le système, dont la répartition resterait le socle.
Pour que ce pilier profite à tous, Philippe propose une capitalisation « obligatoire » pour les salariés, afin que « tous les salariés soient associés à la valorisation du capital ». Il entend aussi faire du plan d’épargne retraite (PER) « un des placements les plus attractifs du marché », avec l’idée d’un « premier versement » effectué par l’État sur le PER de « chaque jeune travailleur, dès son premier emploi ». Aucun montant n’a été avancé.
Enfin, une fois l’équilibre retrouvé, la gestion du système serait confiée « totalement » aux partenaires sociaux, avec une « règle d’or d’équilibre ».
Un pari calculé pour le favori fragile de la droite
Cette sortie a valeur de test grandeur nature pour sa campagne. Le Monde relevait ce matin que le sujet constitue « le premier moment de vérité » du candidat Horizons, jusqu’ici accusé par ses adversaires de « louvoiement » : il y a cinq ans, il avait jugé qu’un départ « à 65, 66 ou 67 ans » était « la seule solution raisonnable », avant de s’en distancer sans jamais assumer de chiffre.
Le contexte rend la prise de risque réelle. Dans les intentions de vote, le candidat du centre et de la droite reste le mieux placé de sa famille politique, mais il est nettement devancé par Marine Le Pen et parfois dépassé par Jean-Luc Mélenchon au premier tour. Selon l’enquête électorale Ipsos pour Le Monde réalisée début septembre, ses propres électeurs sont partagés à égalité : 42 % favorables au statu quo, 42 % à l’allongement de la durée de cotisation.
En 2023, des millions de Français étaient descendus dans la rue contre la réforme : le souvenir de ces cortèges pèse sur chaque nouvelle annonce.
En pleine journée de mobilisation dans la fonction publique et à la veille de la présentation du budget 2027, Philippe parie que le sérieux affiché compense l’impopularité assumée. Dans un pays où les retraites ont fait descendre des millions de personnes dans la rue en 1995 puis en 2023, les prochains sondages diront le prix de ce pari.
