Le verdict est tombé jeudi, et il est brutal. La plateforme de financement participatif Lita a annoncé à l’AFP que les 7 millions d’euros investis par 10 523 particuliers dans Duralex fin 2025 ne seront pas remboursés. « Malheureusement, les 10 523 investisseurs Lita vont perdre leur investissement », a déclaré Julien Benayoun, cofondateur et directeur général de Lita. La mise moyenne atteignait 372 euros, avec un plafond de 1 000 euros par personne.
L’annonce tombe au lendemain d’une bonne nouvelle. Mercredi 14 octobre, le tribunal de commerce d’Orléans validait la reprise de la célèbre verrerie par Tomé, la holding de l’entrepreneur Cédric Meston, avec 155 emplois conservés sur environ 220. L’usine de La Chapelle-Saint-Mesmin est sauvée. L’épargne de ses soutiens, elle, ne le sera pas.
Ce que ça change pour vous si vous avez investi dans Duralex
Si vous faites partie des 10 523 épargnants concernés, la situation est malheureusement limpide : vous ne reverrez pas votre argent. Dans le cadre d’un plan de cession, « le passif de l’entreprise (comprenant les titres participatifs Lita, les dettes fournisseurs, etc.) n’est jamais repris », a expliqué Lita dans un courriel adressé jeudi aux souscripteurs. La validation de l’offre de cession « acte par conséquent la perte de votre investissement ».
Vous devenez de simples créanciers de l’ancienne coopérative, Duralex SCOP SA, dont le sort dépend désormais de la procédure collective — très probablement une liquidation — sous le contrôle du mandataire judiciaire. Le nouveau propriétaire ne peut rien y changer. Les titres ont été émis par la coopérative, « qui reste une société distincte de la nôtre », a écrit Cédric Meston dans une lettre aux investisseurs consultée par l’AFP, ajoutant : « Je ne peux vous promettre un remboursement. »
Reste une maigre consolation : beaucoup n’avaient mis que quelques centaines d’euros, séduits par un rendement promis de 8 % bruts par an sur sept ans autant que par l’élan de solidarité. L’avertissement figurait pourtant en toutes lettres dès le lancement de la collecte : ni le capital ni les intérêts n’étaient garantis, et l’investissement était, selon Lita elle-même, « très risqué ».
Le Picardie, dessiné en 1955, reste le modèle le plus reconnaissable de la marque.
Le fil des événements : de l’élan populaire à la perte sèche
Novembre 2025. La coopérative ouvrière, qui a repris Duralex en 2024, lance une levée de fonds sur la plateforme Lita. L’objectif initial est de 5 millions d’euros pour moderniser l’usine. L’engouement dépasse tout : plus de 21 000 personnes manifestent leur intérêt en promettant près de 20 millions d’euros en moins de 48 heures. Au final, 7 millions d’euros sont récoltés auprès de 10 523 investisseurs particuliers, rémunérés à hauteur de 8 % bruts par an pour un horizon de sept ans. Lita prévient d’emblée : le remboursement n’est garanti ni sur le capital ni sur les intérêts.
2 avril 2026. Changement de direction à La Chapelle-Saint-Mesmin : François Marciano, figure emblématique de la reprise en coopérative, laisse sa place à Peggy Sadier. La nouvelle directrice générale assure depuis que la trésorerie a été multipliée par huit et que la « nouvelle direction » n’est que « témoin » dans l’enquête pénale ouverte par le parquet d’Orléans.
1er juin 2026. Duralex est placée en redressement judiciaire, pour la cinquième fois en une vingtaine d’années. Les millions injectés par les épargnants n’auront pas suffi à remettre l’entreprise à flot.
3 septembre 2026. Des perquisitions sont menées, notamment au siège de la verrerie. François Marciano et son fils Antoine, ancien directeur financier, pourraient être visés par la procédure ; leur avocat affirme que ses clients « démentent toute implication dans d’éventuelles malversations ». Lita indique de son côté avoir été « auditionnée en tant que victime potentielle » par la police judiciaire financière.
14 octobre 2026. Le tribunal de commerce d’Orléans retient l’offre de Tomé, la holding de Cédric Meston — l’entrepreneur qui a repris Tupperware France en 2025 — plutôt que celle du groupe Carlesimo, qui ne conservait que 129 salariés. Verdict : 155 emplois sauvés sur environ 220, et un plan de financement de 16 millions d’euros, dont 6 millions de soutiens publics. Le milliardaire Xavier Niel, via sa holding NJJ Capital, fait partie des investisseurs.
15 octobre 2026. Lita annonce à l’AFP que les 7 millions d’euros ne seront pas remboursés. Avec la cession et la disparition de la SCOP, « il n’y a aucun moyen de différencier » les petits porteurs des autres créanciers, explique Julien Benayoun.
L’usine historique de La Chapelle-Saint-Mesmin emploie encore environ 220 salariés.
Duralex : vais-je récupérer mon investissement ?
Non, sauf surprise judiciaire. Les détenteurs de titres participatifs restent créanciers de l’ancienne société coopérative. Le repreneur a repris l’activité industrielle, les équipements, la marque et les stocks, mais pas les dettes. Le sort de l’argent dépend désormais de la procédure collective et de la liquidation de la SCOP, sous le contrôle du mandataire judiciaire. Dans ce type de dossier, les créanciers récupèrent rarement quoi que ce soit.
Pourquoi les 7 millions d’euros sont-ils définitivement perdus ?
Parce que les titres participatifs ont été émis par la coopérative, pas par la nouvelle société. Dans un plan de cession, le repreneur choisit les actifs qu’il reprend ; le passif — dont les titres Lita — reste dans l’ancienne structure. C’est la mécanique des cessions d’entreprises en difficulté : elle sauve l’usine et une partie des emplois, mais elle efface les dettes de l’ancien exploitant. Les épargnants, qui avaient investi autant par émotion que par calcul — la marque évoque pour des générations de Français les cantines scolaires et les colonies de vacances —, paient le prix de cette mécanique.
Les verres Duralex vont-ils disparaître des rayons ?
Non, et c’est même l’inverse. La reprise vise à relancer la marque. Cédric Meston promet de nouvelles gammes — il juge que « chez Duralex, ce sont les mêmes produits qu’il y a 40 ans » — et un four électrique d’ici 2029 pour faire de l’usine du Loiret « l’usine de verre la plus verte au monde ». Pour les amateurs de verres réputés incassables, il y a donc une bonne nouvelle : seule l’épargne des soutiens, pas la verrerie elle-même, a disparu.
« Malheureusement, les 10 523 investisseurs Lita vont perdre leur investissement. »
— Julien Benayoun, cofondateur et directeur général de Lita, à l’AFP
En novembre 2025, des milliers de Français avaient mis quelques centaines d’euros pour sauver un morceau du patrimoine industriel. L’usine tourne encore. Leur argent, lui, ne reviendra pas.
