Cette nuit-là, les frigos n’ont pas refroidi : ils ont chauffé. Dans la nuit de dimanche à lundi 12 octobre, une cyberattaque d’une ampleur inédite a visé les installations frigorifiques de plusieurs centaines de supermarchés en France. Les pirates ont pris le contrôle à distance des frigos de supermarchés pour y déclencher un dégivrage forcé, avec des températures poussées jusqu’à 50 °C. Intermarché, Netto, Coopérative U, E.Leclerc, Carrefour et Monoprix sont touchés. Voici ce que ça change pour vos courses.
Ce que ça change pour vous
Concrètement, vous croiserez cette semaine des rayons frais et surgelés vides ou partiellement fermés dans certains magasins. Les enseignes ont vidé les rayons concernés pour détruire les produits exposés à la rupture de la chaîne du froid : boucherie, produits laitiers, charcuterie, plats préparés, surgelés. Rien de ce qui a subi ces températures n’est retourné en rayon.
Deuxième point : les rayons ne reviendront pas tous à la normale demain. Certains magasins annoncent une offre incomplète pendant plusieurs jours, le temps de sécuriser les installations avec des frigoristes et de reconstituer les stocks. Si votre magasin habituel est touché, prévoyez une solution de rechange pour le frais : une autre enseigne à proximité, ou le marché.
Troisième point : ne vous inquiétez pas pour ce qui reste en vente. Les magasins ont choisi la destruction large par principe de précaution : un produit encore exposé lundi matin a été retiré, pas vendu. Le risque sanitaire n’est pas dans votre panier, il est dans la facture des enseignes.
Les produits frais figurent parmi les denrées que les magasins touchés ont dû détruire en masse lundi matin.
Le fil de la nuit du 11 au 12 octobre
Les premières alertes se sont déclenchées au milieu de la nuit. Des directeurs de magasin ont été réveillés par des hausses de température inhabituelles et des cycles de dégivrage intempestifs sur leurs équipements. Au petit matin, les équipes ont trouvé des meubles froids tièdes, voire chauds, et des réserves où la condensation ruisselait sur les vitres. L’Intermarché d’Haguenau, dans le Bas-Rhin, a préféré baisser le rideau toute la matinée pour vider ses rayons.
C’est BFMTV qui a révélé l’information dans la matinée. Intermarché et la Coopérative U ont ensuite confirmé à l’AFP : entre 150 et 200 magasins Intermarché dans un premier temps, moins d’une centaine de magasins U. Dominique Schelcher, PDG de Coopérative U, a confirmé l’attaque sur le réseau X. Dans l’après-midi, le parquet de Paris a annoncé l’ouverture d’une enquête sur « la cyberattaque d’ampleur touchant les réfrigérateurs connectés de plusieurs grands magasins de distribution alimentaire sur tout le territoire français », confiée à l’Office anticybercriminalité. En fin de journée, le bilan s’est alourdi : le groupement des Mousquetaires parlait d’au moins 300 points de vente Intermarché et Netto touchés.
Quelles enseignes sont concernées par la cyberattaque ?
L’Intermarché est l’enseigne la plus touchée : au moins 300 magasins Intermarché et Netto, selon le groupement des Mousquetaires, qui chiffre la durée du chauffage à six heures à 50 °C. Côté Coopérative U, moins d’une centaine de magasins sont concernés. E.Leclerc confirme qu’une « attaque informatique » a affecté l’un de ses fournisseurs de matériel frigorifique, avec des répercussions dans plusieurs magasins.
Carrefour, de son côté, assure que « la très grande majorité » de son parc de 6 000 magasins n’est pas touchée, mais reconnaît que 80 supermarchés l’ont été. Le groupe Casino indique que 5 % du parc de Monoprix est concerné, les autres enseignes du groupe n’étant pas affectées. Des magasins Carrefour Market figuraient aussi dans les premières informations de BFMTV.
« S’attaquer à des équipements essentiels à la conservation des produits frais et à l’approvisionnement alimentaire des Français est d’une extrême gravité et est inédit. C’est inacceptable. » — Dominique Schelcher, PDG de Coopérative U
Comment les pirates ont-ils fait monter les frigos à 50 °C ?
La porte d’entrée, identifiée rapidement, est le logiciel de régulation du froid du fabricant danois Danfoss, qui équipe de très nombreux magasins en France. Les pirates ont ciblé des versions anciennes du logiciel, antérieures à la version 4, pour prendre la main sur le dégivrage forcé : ce cycle court, qui chauffe normalement quelques minutes pour faire fondre le givre, a été détourné en continu, transformant les meubles froids en radiateurs pendant des heures.
Ces anciennes installations sont directement connectées à internet, parfois sans passer par un réseau privé sécurisé, explique le groupement des Mousquetaires. Danfoss confirme de son côté que la majorité des unités touchées sont des produits obsolètes (notamment les systèmes AK-SM800 et AK-SC355, arrivés en fin de vie et ne recevant plus ni mises à jour logicielles ni correctifs de sécurité) et recommande depuis longtemps à ses clients de migrer vers des générations plus récentes. Selon la presse spécialisée, les failles de ces équipements étaient documentées depuis des mois, sans que les correctifs aient été déployés partout.
Les surgelés sont les premiers sacrifiés quand la chaîne du froid se rompt : une fois réchauffés, ils ne peuvent plus être vendus.
Les produits restés en rayon sont-ils encore sûrs ?
Oui : les magasins ont jeté large. « Jeter l’ensemble des produits » frais et surgelés concernés, c’est la consigne qu’Intermarché a donnée à l’AFP, et les autres enseignes ont appliqué le même principe : dès que la chaîne du froid est rompue, la denrée est détruite, sans discussion. Des magasins ont même détruit des stocks intacts « par mesure de précaution sanitaire » plutôt que de prendre un risque.
Quelques précautions restent utiles si votre magasin a été touché : ne rachetez pas un produit frais dont l’emballage est gonflé ou dont la température semble anormale au toucher, et signalez-le au service client. Mais la règle générale est simple : ce qui est en rayon lundi soir a été vérifié ou réapprovisionné après l’attaque.
Quand les rayons reviendront-ils à la normale ?
Pas partout à la même vitesse. Certains magasins n’ont perdu qu’un groupe froid et retrouvent une offre complète en quelques jours ; d’autres, comme l’Intermarché de La Haye dans la Manche, annoncent une perte totale de frais et de surgelés et des rayons fermés pour la journée. Le scénario varie d’un point de vente à l’autre, même au sein d’une même enseigne.
L’autre contrainte, ce sont les installations elles-mêmes : avant de réapprovisionner, les magasins doivent faire vérifier et sécuriser leurs systèmes avec des frigoristes, dans un contexte où les techniciens sont débordés. Le ministère du Commerce dit être « en lien avec les distributeurs », sans plus de précisions pour l’instant.
Qui enquête, et qui paie la facture ?
L’enquête judiciaire est confiée à l’Office anticybercriminalité, avec pour mission de recenser les victimes et d’établir le lien avec les dégâts : pertes de denrées alimentaires, mais aussi des départs de feu signalés dans certains magasins, selon le parquet de Paris. L’agence nationale de cybersécurité, l’ANSSI, est mobilisée sur le dossier.
La facture s’annonce lourde : plusieurs millions d’euros à l’échelle nationale, selon Le Monde et Le Figaro, et 270 000 euros pour deux seuls magasins en Alsace, un Intermarché à Haguenau et un Leclerc à Wasselonne. « L’un des points durs » aura trait aux assurances, qui ne couvrent pas ce type d’incident en magasin, indique le groupement Intermarché. L’attaque n’a rien volé : elle a détruit, et les enseignes paieront deux fois : la nourriture jetée et les équipements à sécuriser.
Ce lundi, la cybercriminalité a démontré qu’elle pouvait vider un rayon frais aussi sûrement qu’un compte en banque. Reste à savoir combien de temps il faudra aux magasins pour refermer la porte d’entrée que des logiciels obsolètes avaient laissée grande ouverte.
