Ils étaient 8 000 selon la préfecture, 15 000 selon les organisateurs, à s’élancer à 14 heures du rond-point de Gaillon, ce samedi 3 octobre. Six kilomètres de départementale, des banderoles, une vingtaine de tracteurs, et au bout du chemin les tours de l’usine Syngenta de Saint-Pierre-la-Garenne. La manifestation anti-pesticides du 3 octobre devait être la plus grande de l’année dans l’Hexagone. Sur le terrain, elle l’a été.

Le mot d’ordre tenait sur une banderole, en tête de cortège : « Les victimes des pesticides ne veulent plus mourir en silence ». Derrière, marchaient côte à côte des agriculteurs et des malades du cancer, rejoints par des professionnels de santé, des militants et des habitants venus de Marne, de Savoie, du Limousin, du Pays basque, de Bretagne, et même de Hollande et d’Allemagne.

La marche des malades

La particularité de cette marche, c’est qu’elle réunissait les deux extrémités de la chaîne : ceux qui épandent et ceux qui tombent malades. À l’appel de la Confédération paysanne, de Cancer Colère, du Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest (CSVPO) et des Soulèvements de la Terre, près de 200 malades du collectif Cancer Colère avaient fait le déplacement. Beaucoup manifestaient pour la première fois.

Des manifestants défilent contre les pesticides lors d’une marche en France Des milliers de manifestants ont défilé ce samedi dans l’Eure, agriculteurs et malades du cancer marchant côte à côte.

Plutôt que de participer à Octobre rose, la campagne annuelle de dépistage du cancer du sein, ces malades ont préféré la rue. Ils l’ont rebaptisé « Octobre rose crade ». Caro, venue de l’Oise, brandissait sa maladie sur un bout de carton : « Caro, 40 ans, cancer de la langue ». « Les médecins m’ont tous dit : “Vous n’avez pas le profil”, alors j’ai décidé de passer à l’action », raconte-t-elle. Pour ces patients, l’enjeu dépasse le symbole : les collectifs réclament une reconnaissance élargie des maladies professionnelles et des réparations pour les victimes, cancers et maladies neurodégénératives en tête.

Pourquoi l’usine Syngenta de Saint-Pierre-la-Garenne

Le parcours n’a pas été choisi au hasard. L’usine de Saint-Pierre-la-Garenne, implantée depuis plus de soixante-dix ans dans cette commune de 927 habitants, est l’une des plus grosses fabriques d’agrochimie de France, classée Seveso seuil haut. Syngenta, passée sous pavillon chinois en 2016, reste le premier producteur mondial de pesticides. Pour les organisateurs, le symbole est parfait : frapper à la porte du numéro un pour dénoncer toute l’industrie.

Au même moment, une manifestation se tenait en Suisse, où se trouve le siège de la multinationale, avec le même cri de ralliement : « Pesticides, Syngenta : ni ici, ni ailleurs ». Des rassemblements parallèles étaient annoncés dans une vingtaine de pays.

Contrairement aux blocages d’usines menés ces derniers mois, les organisateurs avaient promis une marche sans intrusion ni confrontation. Le préfet de l’Eure, Xavier Delarue, a autorisé le cortège après de longues négociations, et la maire de Saint-Pierre-la-Garenne a même accepté que les manifestants fassent demi-tour dans son champ. « On ne connaît pas un paysan qui met un pesticide par plaisir », a lancé Thomas Gibert, porte-parole de la Confédération paysanne, en ouverture des prises de parole. Il a commencé par rendre hommage à la mobilisation lycéenne qui s’étend dans le pays.

Des manifestants portent une banderole Stop aux toxiques contre les pesticides « Stop aux toxiques, trop de victimes » : agriculteurs et malades du cancer réclament l’interdiction des substances cancérigènes.

Ce que ça change pour vous

« Nous exigeons de pouvoir vivre dignement de notre métier sans en crever. » — Thomas Gibert, porte-parole de la Confédération paysanne

  • Si vous êtes agriculteur ou ancien salarié agricole malade, sachez que 94 % des personnes indemnisées par le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides sont issues du monde agricole. Les collectifs exigent une reconnaissance élargie des maladies professionnelles liées aux phytosanitaires et des réparations à la hauteur.
  • Si vous habitez l’Eure ou traversez le secteur, les restrictions restent en vigueur : les abords des sites sont interdits jusqu’à dimanche 20 heures, le camping est proscrit jusqu’à lundi 6 heures dans six communes, et la consommation d’alcool sur la voie publique est interdite jusqu’à dimanche 18 heures.
  • Pour tout le monde, le combat se déplace aussi dans les textes : les organisateurs réclament l’interdiction des substances cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques, ainsi qu’une réévaluation des procédures d’homologation des pesticides, que la cour administrative d’appel de Paris a imposée le 3 septembre 2025.

À 18 heures, l’heure prévue de la dispersion, le cortège refluait vers Gaillon. Derrière lui restait la banderole de tête, et une phrase que les manifestants ont répétée toute la journée : ils ne veulent plus mourir en silence. Samedi, à six kilomètres de l’usine, on les a entendus.