L’agression du policier à Belfort, vendredi 2 octobre au matin, a pris dimanche un tour judiciaire. Le procureur de la République, Paul-Édouard Lallois, a annoncé en conférence de presse la mise en examen de deux mineurs, âgés de 17 ans et demi et 15 ans et demi, pour violences aggravées sur le commandant de police passé à tabac près du lycée Gustave-Courbet. Le même jour, le lycéen que l’agent venait d’interpeller au bord d’un ruisseau a porté plainte pour tentative de meurtre contre lui. Deux enquêtes, donc, pour une seule affaire.

Ce que ça change pour vous

Le plus âgé des deux mis en examen dort en prison depuis dimanche soir : la détention provisoire demandée par le parquet a été ordonnée. Le second, 15 ans et demi, reste libre mais sous contrôle judiciaire strict, avec interdiction de manifester et placement hors du Territoire de Belfort, suivi par la Protection judiciaire de la jeunesse. Tous deux encourent dix ans d’emprisonnement.

En face, la plainte déposée dimanche pour tentative de meurtre par le lycéen interpellé va faire l’objet d’un examen par la justice : le dossier belfortain a désormais deux volets, et chacun suivra son instruction.

Pour les familles, le contexte compte aussi : le mouvement lycéen entre lundi 5 octobre dans une troisième semaine à hauts risques. Rien qu’en Île-de-France, 160 lycées sont fermés ce lundi, a annoncé dimanche soir Valérie Pécresse ; 400 à 500 établissements seraient concernés au niveau national, avec une reprise partielle et progressive des cours, selon le ministre de l’Éducation Édouard Geffray. Une plateforme de concertation en ligne, ouverte ce lundi jusqu’au 16 octobre, doit permettre aux élèves de faire remonter leurs revendications.

Vendredi matin : l’interpellation au bord du ruisseau

Tout commence vendredi 2 octobre, dans la matinée, en marge d’une mobilisation lycéenne. Un commandant de police, né en 1967 et chef du service départemental du renseignement territorial du Territoire de Belfort, intervient seul et en civil aux abords du lycée Gustave-Courbet. Il veut interpeller un adolescent soupçonné d’avoir provoqué un départ de feu sur une zone herbeuse proche de l’établissement.

Ce qui suit est filmé depuis plusieurs angles et massivement partagé : les deux hommes glissent dans un ruisseau peu profond, la Savoureuse, et le policier relève le jeune homme, le menotte sur une seule main et le fait remonter sur la berge. Sur les images, beaucoup croient voir le fonctionnaire maintenir la tête de l’adolescent sous l’eau ; le député LFI Antoine Léaument s’en empare sur X, dénonçant des méthodes « qui ne répondent à aucune des règles du maintien de l’ordre ».

Le Lion de Belfort au pied de la citadelle Le Lion de Belfort, au pied de la citadelle : c’est à quelques rues du lycée Courbet que les faits se sont déroulés, vendredi 2 octobre.

L’agression, quelques minutes plus tard

C’est là que l’affaire bascule. Le policier, encore sur la berge avec son menotté partiel, est pris à partie par un groupe de jeunes masqués. Il reçoit un premier coup de poing dans le dos, tombe au sol, puis est roué de coups, poings et pieds, notamment à la tête. Le fonctionnaire perd brièvement connaissance et doit être hospitalisé. Le procureur parlera d’hématomes, d’un « stress aigu » et d’un « choc émotionnel », avec huit jours d’incapacité totale de travail.

Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, dénonce des images « d’une rare violence » et assure que « tout sera mis en œuvre pour identifier les auteurs ». Une enquête pour tentative de meurtre sur personne dépositaire de l’autorité publique en réunion est ouverte.

Le procureur écarte la thèse de la noyade

Dimanche 4 octobre à 16 heures, le procureur Paul-Édouard Lallois tient une conférence de presse. Il s’y attaque frontalement à ce qu’il appelle la « prétendue vérité diffusée en quelques clics ». Son argument est mesuré, littéralement : le lit du ruisseau ne contient quasiment pas d’eau à cet endroit, et le point le plus profond fait 19 centimètres.

« L’endroit où l’eau est la plus profonde fait 19 centimètres, c’est moins qu’une feuille A4. »

Brandissant une feuille A4 devant les caméras pour illustrer son propos, le magistrat précise que l’interpellation a commencé hors du cours d’eau, que les deux protagonistes y ont glissé ensemble, et que le jeune homme, selon les investigations, « va délibérément dans l’eau ». Pas de quoi s’y noyer, tranche le parquet.

Pourquoi la tentative de meurtre n’a pas été retenue contre les mineurs

Samedi matin, le procureur annonçait déjà que quatre personnes avaient été identifiées comme auteurs probables des coups. Un premier jeune de 17 ans, interpellé vendredi, était sorti de garde à vue samedi midi sans charges, aucun élément ne montrant qu’il avait frappé l’agent.

Dimanche, deux autres adolescents ont été interpellés, placés en garde à vue puis déférés. Le parquet avait requis leur mise en examen pour tentative de meurtre. Le juge a finalement retenu une qualification moindre : violences aggravées commises sur un fonctionnaire de la police nationale ayant entraîné une incapacité de travail n’excédant pas huit jours. Faute, « à ce stade », d’éléments suffisamment probants pour établir une intention de tuer.

La peine encourue reste lourde : dix ans d’emprisonnement. Et le plus âgé des deux, facilement reconnaissable sur les vidéos par sa menotte accrochée au poignet, a admis les faits : il a reconnu en garde à vue avoir « lancé des cailloux » en direction des policiers, puis avoir porté « deux coups de pied à la tête » du commandant, ajoutant qu’il ne savait pas si c’était « à cause de l’adrénaline ». Le procureur a décrit le jeune homme : 17 ans et demi, né en Russie mais de nationalité bulgare, sans antécédents judiciaires, scolarisé au lycée Gustave-Courbet, arrivé en France avec sa famille à la mi-2020. Après sa fuite, aidé par « des gens de son quartier » à retirer sa menotte avec une pince coupante, il a « exprimé des regrets importants » devant les enquêteurs.

Le second, 15 ans et demi, scolarisé en classe de première, a lui aussi été mis en examen. Son âge rendait toute détention provisoire impossible : il a été placé sous contrôle judiciaire strict.

Et la plainte du lycéen contre le policier ?

Dimanche également, l’avocat du jeune interpellé au bord du ruisseau, Arié Alimi, a annoncé à l’AFP que son client déposait plainte pour tentative de meurtre. Selon lui, le policier aurait tenté de noyer l’adolescent pendant l’interpellation. C’est la version que le procureur conteste pied à pied, avec ses 19 centimètres d’eau.

Deux instructions vont donc courir en parallèle : celle de l’agression du policier, et celle de l’interpellation du lycéen. D’autres participants à l’agression restent recherchés. À ce stade, ni la culpabilité des mis en examen ni le bien-fondé de la plainte contre le fonctionnaire ne sont judiciairement établis : les adolescents comme le policier sont présumés innocents.

Véhicule de la Police nationale Un véhicule de la Police nationale : la victime est le chef du service départemental du renseignement territorial du Territoire de Belfort.

La chronologie en résumé

  • Vendredi 2 octobre, matin : un commandant de police en civil tente d’interpeller un adolescent près du lycée Gustave-Courbet de Belfort ; les deux glissent dans un ruisseau, le jeune est menotté sur la berge. Quelques minutes plus tard, le policier est passé à tabac par un groupe de jeunes masqués et perd connaissance.
  • Vendredi après-midi : le ministre de l’Intérieur dénonce une « rare violence » ; une enquête pour tentative de meurtre est ouverte ; les vidéos de l’interpellation accusent le policier de tentative de noyade sur les réseaux sociaux.
  • Samedi : quatre suspects identifiés comme auteurs probables des coups ; un premier jeune interpellé est relâché sans charges.
  • Dimanche 16 h : le procureur dément la noyade avec une feuille A4 et annonce deux interpellations supplémentaires.
  • Dimanche soir : les deux mineurs sont mis en examen pour violences aggravées ; le plus âgé est placé en détention provisoire, le second sous contrôle judiciaire ; la plainte pour tentative de meurtre du lycéen est annoncée.

Une chose est claire : à Belfort, la guerre des vidéos ne remplace pas l’enquête. Entre les images partagées par millions et un ruisseau mesuré à 19 centimètres d’eau, c’est désormais à la justice de trancher, sur deux dossiers à la fois.