Demander un acompte sur salaire n’a plus rien d’exceptionnel en France. C’est même devenu, pour un nombre croissant de salariés, une façon de gérer le mois. « Avant, j’avais l’habitude de demander 300 ou 500 euros à mes chefs, juste avant Noël. Là, j’ai demandé un virement en août et en septembre, la rentrée n’est pas facile », confie Stéphanie, 47 ans, aide à domicile dans le sud de la France, au Monde dans le cadre de sa série « À l’euro près » sur la crise du pouvoir d’achat. L’acompte ne sert plus à boucler les fêtes : il sert à boucler le mois.
Les chiffres sont saisissants. Chez Stairwage, plateforme lancée en 2020 qui équipe 400 entreprises (200 000 salariés), les demandes ont progressé de 10 % entre septembre 2025 et septembre 2026, et les montants de 15 %. « Chaque mois, 12 % des salariés disposant de l’application font au moins une demande, pour un montant moyen représentant 18 % du salaire », précise Yann Le Floc’h, son cofondateur.
Stairwage +10 %, Rosaly +30 % : les plateformes alertent
Le mouvement est encore plus net chez Rosaly, start-up qui travaille avec 450 entreprises, là aussi pour quelque 200 000 salariés. « La demande a grimpé de 30 % en un an et les salariés ont tendance à multiplier les acomptes », explique Arbia Smiti, sa dirigeante.
Philippe Daye dirige en franchise sept restaurants Buffalo Grill dans le nord de la France. À Rang-du-Fliers (Pas-de-Calais), son établissement d’une vingtaine de salariés enregistre 56 demandes par mois, pour 4 700 euros au total. « Certains nous disent prendre l’acompte pour payer leur loyer, ils n’osaient pas demander avant l’application », raconte-t-il.
Dans l’hôtellerie-restauration, les demandes d’acomptes sur salaire sont particulièrement fréquentes.
Comment demander un acompte sur salaire ?
Le droit est plus protecteur qu’on ne l’imagine. Pour un salarié mensualisé, la demande s’effectue dès le 15 du mois, par simple écrit adressé à l’employeur ou aux RH, et porte sur le travail déjà effectué.
- Le plafond : jusqu’à 50 % du salaire net correspondant au travail déjà accompli. Un salarié à 2 000 euros net ne peut pas réclamer plus de 1 000 euros à la mi-mois.
- Le refus : impossible pour la première demande du mois, si elle respecte ces conditions. Une seconde demande dans le même mois, en revanche, peut être refusée.
- La justification : le salarié n’a pas à exposer ses motifs.
- Le bulletin de paie : l’acompte doit y apparaître clairement, sous la ligne « acompte versé ».
L’acompte se distingue nettement de l’avance sur salaire : l’avance porte sur un travail futur, s’assimile à un prêt et se rembourse par retenues sur salaire limitées à 10 % du net mensuel.
« Certains nous disent prendre l’acompte pour payer leur loyer, ils n’osaient pas demander avant l’application. »
Philippe Daye, exploitant de sept restaurants Buffalo Grill dans le nord de la France
Votre employeur peut-il refuser un acompte ?
Il peut dire non dans trois cas : si le montant demandé dépasse le salaire déjà gagné, si un acompte a déjà été versé pour la même période, ou si une convention collective fixe des règles spécifiques. Hors de ces situations, un refus est juridiquement fragile. Dans la pratique, beaucoup de contentieux se règlent par un simple rappel écrit du cadre légal au service RH.
Tout le monde n’y a pas droit : les travailleurs à domicile, les intermittents, les saisonniers et les intérimaires échappent au dispositif ou relèvent de régimes particuliers. Pour les autres, le droit s’applique sans condition d’ancienneté.
Qui demande le plus souvent un acompte ?
Selon l’éditeur de logiciels de paie Payfit, les 18-34 ans sont surreprésentés : 34 % d’entre eux ont déjà utilisé le dispositif, contre 20 % de l’ensemble des salariés. Trois secteurs concentrent les demandes : l’hôtellerie-restauration, le commerce et la construction, des métiers aux salaires modestes où le moindre imprévu déséquilibre le budget.
L’hôtellerie-restauration, le commerce et la construction sont les secteurs les plus concernés.
Une proposition de loi pour passer à cinq acomptes par mois
En mars, la députée socialiste Océane Godard a déposé une proposition de loi qui porterait l’obligation légale à cinq acomptes par mois, sans justification pour le salarié, et l’étendrait aux agents de la fonction publique, aujourd’hui exclus.
Le calendrier presse aussi du côté des banques : en novembre, une nouvelle réglementation doit réduire l’accès aux découverts autorisés pour les ménages les plus fragiles. L’acompte sur salaire gagne aussi du terrain parce que l’alternative, le découvert, devient plus chère et plus difficile d’accès. Stéphanie l’a compris à sa manière : « J’aimerais bien ne pas me mettre dans cette situation, mais c’est toujours mieux qu’être à découvert et payer des agios. »
