Personne ne la voit, presque personne n’y descend, et pourtant elle grouille de vie. Sous les forêts de l’Ariège, quelque 4 000 grottes forment un immense réseau souterrain. Chauves-souris par milliers, amphibiens que l’on ne trouve nulle part ailleurs : un écosystème complet, à l’abri de la lumière depuis des millénaires. C’est ce monde-là que l’État s’apprête à classer en réserve naturelle nationale, une première pour la France.

L’idée date d’il y a vingt-quatre ans. Relancée en 2019 dans le cadre du programme national des aires protégées 2020-2030, elle a reçu un avis favorable du Conseil national de la protection de la nature en mars 2022, puis de la commission d’enquête publique en novembre 2025. Le dossier prévoit 29 sites, 1 140 hectares sur 32 communes.

Une colonie de chauves-souris suspendue à la voûte d’une grotte ariégeoise Dans les grottes retenues, les chauves-souris se comptent par milliers. L’hiver, elles ralentissent leur métabolisme et attendent le retour des insectes au printemps.

10 000 chauves-souris dans une seule grotte

Si le projet tient, c’est d’abord pour elles. La préservation des chauves-souris s’est imposée comme un enjeu « déterminant » : 15 espèces, des milliers d’individus. Dans une grotte en particulier, 10 000 chauves-souris passent l’hiver à température constante, leur métabolisme au ralenti, en attendant le retour des insectes au printemps.

Thomas Cuypers, chargé de projet chiroptères à l’Association des naturalistes de l’Ariège, résume le tri opéré : « Le département compte environ 4 000 grottes et il a fallu faire un choix d’après des critères. On a retenu la présence d’espèces endémiques et d’espèces protégées. » Neuf des 29 sites sont déjà couverts par un arrêté de protection de biotope, seize autres par Natura 2000 : la réserve mettrait un toit commun sur des protections éparses.

Le laboratoire de Moulis, porte d’entrée de ce monde caché

À une trentaine de kilomètres du gouffre de Tourtouse, la grotte de Moulis donne une idée de ce que la réserve protégera. Un tunnel artificiel de 50 mètres percé dans le calcaire mène à la galerie principale, ses concrétions et son ruisseau souterrain. Dans les salles aménagées, la station d’écologie du CNRS élève des animaux cavernicoles à 11,5 °C constants. Exceptionnellement, elle ouvrira ses portes le 3 octobre, pour la Fête de la science.

C’est là qu’Olivier Guillaume, directeur technique de cette unité du CNRS, étudie les calotritons des Pyrénées, repérés dans cinq grottes de la future réserve. Un mystère l’occupe : « En octobre, ces populations de montagne disparaissent des ruisseaux, sans que l’on sache pourquoi, pour réapparaître en avril. Elles vivent isolées des populations de surface. Ce qui signifie que des phénomènes de spéciation sont en cours. » Des espèces naissent peut-être sous nos pieds, en ce moment même, dans le noir.

Un calotriton des Pyrénées, amphibien endémique des grottes ariégeoises Le calotriton des Pyrénées, repéré dans cinq des grottes retenues pour la réserve, pourrait être en train de se diviser en espèces distinctes.

29 sites, 1 140 hectares, et déjà des débats

Un tel classement ne se fait pas sans frottements. L’association Grottes & Archéologies s’apprête à remettre un inventaire de 150 pages sur la géodiversité, jugée insuffisamment décrite. Le gérant privé de la rivière souterraine de Labouïche s’inquiète des règles qu’on lui imposera. À Mas-d’Azil, le maire Raymond Berdou redoute une baisse de fréquentation si les activités aux abords de la grotte étaient réduites : 45 000 visiteurs par an dans un village de 1 200 habitants.

« On va tout faire pour que la réserve soit créée avant la fin de l’année 2027. » — Sophie Pauzat, sous-préfète de Saint-Girons

Concrètement, le classement changerait plusieurs choses :

  • Des gardiens du sous-sol : du personnel dédié à l’éducation à l’environnement et à la protection pendant les périodes critiques, comme l’hibernation ;
  • Une surveillance sanitaire : des suivis réguliers de l’état de santé des colonies de chauves-souris ;
  • Un cadre pour la recherche : l’étude de la spéciation en cours chez les calotritons et des espèces encore inconnues ;
  • Une cohérence juridique : un seul statut national au lieu d’un patchwork d’arrêtés et de classements Natura 2000.

« La France ne compte aucune réserve nationale aussi importante », souligne la sous-préfète : la future aire ariégeoise serait la première à porter officiellement et exclusivement la mention « souterraine ». Avant elle, il faudra encore plusieurs avis — commission départementale des sites, CNPN, Conseil d’État — puis la publication du décret.

Vingt-quatre ans après la première idée, le monde d’en bas attend son statut. Les dix mille chauves-souris, elles, n’ont pas attendu : elles y dorment déjà, à l’abri du bruit du monde.