Regardez votre relevé bancaire un lundi soir : l’argent s’évapore avant la fin du mois. Ce n’est pas qu’une impression. L’institut Appinio, pour le magazine LSA, a interrogé 1 000 personnes fin août : 61 % jugent leur pouvoir d’achat « mauvais », dont un sur dix « très mauvais ». En 2022, la part négative n’était que de 38 %.
Pendant longtemps, les économistes répondaient que le ressenti exagérait la réalité. L’excuse vient de tomber : l’Insee prévoit un recul de 0,4 % du pouvoir d’achat en 2026, après une baisse de 0,6 % par unité de consommation au deuxième trimestre. L’an dernier, la baisse venait des dividendes et ne touchait que les ménages favorisés. Cette année, elle concerne « une large partie des ménages ».
Quand les chiffres officiels donnent raison au ressenti
Comment un salaire qui augmente peut-il laisser l’impression de s’appauvrir ? Regardez le reste à vivre, cette ligne que les statistiques officielles ne mesurent pas. Loyer, électricité, assurances, carburant : ces dépenses que l’on ne choisit pas vraiment grimpent plus vite que les revenus. Ce qui reste pour le plaisir ou les projets fond comme neige au soleil.
Le taux d’épargne, encore à 17,8 % en 2025, glisserait à 17,3 % en 2026, selon l’Insee. Les Français puisent dans leurs économies pour maintenir leur niveau de vie. La consommation résiste à +0,3 %, mais elle tient sur une seule jambe.
« Les Français semblent désormais avoir intégré durablement la contrainte de pouvoir d’achat. Ils ne consomment pas nécessairement moins, mais chaque dépense est davantage questionnée, comparée, optimisée. » — Jean-Yves Laffon, directeur général d’Appinio
Le carburant, l’assiette et le fisc : les trois coups de massue
Interrogés sur les causes, les Français désignent un quatuor sans ambiguïté, selon l’étude Elabe pour BFMTV du 9 septembre : salaires et retraites (48 %), prix des achats du quotidien (46 %), impôts et taxes (43 %), dépenses fixes (41 %). Depuis septembre 2023, la part de ceux qui pointent la fiscalité a bondi de 19 points.
Les trois postes qui ont le plus augmenté : se nourrir (70 %), se chauffer (49 %) et se déplacer (46 %, +20 points depuis janvier 2025). Les prix à la pompe se sont installés au-dessus des 2 euros, poussés par les tensions Iran–États-Unis qui ont fait flamber le pétrole début 2026. La sécheresse exceptionnelle de l’été a renchéri, elle, certains produits alimentaires.
À la pompe, le litre dépasse durablement les 2 euros : « se déplacer » est devenu l’un des postes qui augmente le plus, selon Elabe.
Les Français ripostent, caddie après caddie
Face à la pression, les ménages arbitrent sans attendre les annonces du gouvernement. D’abord dans l’assiette : viande, produits laitiers, fruits et légumes passent à la trappe quand les fins de mois coincent. Puis dans le reste : voyages, sorties et aménagement du logement sont repoussés ou rognés.
Leur stratégie tient en cinq réflexes qui reviennent dans toutes les enquêtes :
- Traquer les prix entre les stations-service, un réflexe adopté par 60 % des automobilistes modestes.
- Ne remplir qu’en partie le réservoir, ou raccourcir les déplacements.
- Privilégier les enseignes à bas prix et les marques moins chères, sans accepter de baisser la qualité.
- Chasser le gaspillage alimentaire pour que chaque euro acheté soit un euro mangé.
- Garder un œil sur le reste à vivre, mois après mois.
56 % des Français ont du mal à boucler leurs fins de mois, et 67,5 % peinent à épargner : les deux chiffres sont en hausse.
Sur les marchés comme en grande surface, « se nourrir » reste le poste de dépense que les Français jugent le plus en hausse.
Et si le pouvoir d’achat décidait de 2027 ?
Le sujet déborde du cadre domestique : 82 % des sondés jugent le pouvoir d’achat « très important » ou « déterminant » pour leur vote à la présidentielle de 2027. Le gouvernement de Sébastien Lecornu, lui, assume une forme d’impuissance : les finances publiques ne permettent pas de généraliser les aides. La croissance 2026 a été revue à 0,4 %, l’inflation frôlerait les 3 % en fin d’année.
Alors les Français serrent, comparent, optimisent, comme chaque fois que l’État recule. Et ils attendent. De pied ferme, avec un bulletin de vote en ligne de mire.
