C’est une question que presque tous les foyers français se posent en ce moment : les PFAS dans les œufs, faut-il s’en inquiéter ? La réponse vient d’arriver, et elle est signée par la cellule investigation de Radio France avec les 44 locales du réseau ICI. Entre février et juin 2026, ils ont fait analyser 91 œufs de poule prélevés partout en France par le laboratoire agréé Labocéa. Verdict : 52 contiennent des PFAS, ces substances per- et polyfluoroalkylées qu’on appelle polluants éternels parce qu’elles ne se dégradent quasiment jamais. Vingt-trois dépassent la norme de qualité, fixée depuis 2023 à 1,7 microgramme par kilo pour la somme de quatre molécules (PFOS, PFOA, PFNA et PFHxS).

Le contraste qui ressort de l’enquête mérite qu’on s’y attarde. Tous les œufs testés viennent de poules élevées en plein air, mais les origines diffèrent : 54 % ont été prélevés chez des particuliers, 46 % achetés au hasard dans le commerce. Chez les producteurs professionnels, quatre œufs contiennent des PFAS et deux seulement dépassent la norme. Dans les jardins privés, en revanche, les résultats s’envolent. L’explication est simple : la poule gratte le sol, gobe les vers de terre, boit l’eau du terrain. Et tout ce qu’elle ingère finit dans l’œuf.

Haraucourt, 40 fois la norme : le pire résultat de l’enquête

Anne et Sébastien Abraham, maraîchers à Haraucourt dans les Ardennes, élèvent une vingtaine de poules. Leurs sols et leur puits avaient déjà été déclarés contaminés à la rentrée 2025, après des épandages de boues de papeterie sur les terres voisines. Les analyses de leurs œufs donnent le pire score de toute l’enquête : près de quarante fois la norme de qualité. « Nous vendions un peu les œufs à la ferme, mais c’était surtout pour notre consommation personnelle », explique Anne, mère de quatre enfants.

Boîte d’œufs au marché Les œufs du commerce restent très majoritairement conformes : sur 76 œufs analysés par la DGAL en 2024, un seul dépassement.

Dix fois la norme aussi à Pierre-Bénite, dans le Rhône, à l’ombre des installations du chimiste Arkema. Et des teneurs deux à trois fois supérieures au seuil au Tholy (Vosges), au Boulou (Pyrénées-Orientales), à Communay (Rhône), à Saint-Péray (Ardèche), à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine) ou encore à Chartres-de-Bretagne (Ille-et-Vilaine). Chaque fois, le même décor : des sols marqués par les épandages de boues de stations d’épuration, des mousses extincteurs, des incinérateurs ou des rejets industriels anciens.

Les œufs du commerce sont-ils épargnés ?

Oui, dans l’ensemble. Les poules des producteurs reçoivent des aliments contrôlés et vivent sur des sols surveillés : sur la quarantaine d’échantillons issus du commerce, l’essentiel respecte la norme. La Direction générale de l’alimentation le confirme par ailleurs : 76 œufs du commerce analysés en 2024, un seul dépassement constaté. Ce n’est pas un blanc-seing pour autant. En juin 2025, l’association Générations Futures avait déjà trouvé des PFAS dans 39 % des œufs analysés, avec des dépassements des seuils européens. Et les autorités rappellent qu’un producteur ne peut tout simplement pas vendre un œuf qui dépasse la norme : depuis le règlement européen de 2023, le dépassement interdit la commercialisation.

La poule ne fabrique pas les polluants : elle les concentre. Tout ce qu’elle picore dans le sol, elle le rend dans l’œuf.

Combien d’œufs peut-on manger par semaine ?

C’est la question qui compte, et l’enquête donne une réponse chiffrée. L’EFSA, l’autorité européenne de sécurité des aliments, a fixé en 2023 une valeur toxicologique de référence pour ces quatre PFAS. Traduction pour la table : un enfant de 20 kilos ne devrait pas manger plus d’un œuf conforme par semaine, et un adulte de 70 kilos pas plus de quatre. À condition, précisent les toxicologues, de ne pas ingérer par ailleurs d’autres aliments chargés en PFAS, poissons et crustacés en tête. Le toxicologue Xavier Coumoul, de l’Inserm, le résume : il faut faire attention, en particulier pour les jeunes enfants et les femmes enceintes. Quant aux effets, les quatre molécules recherchées comptent parmi les plus étudiées : le PFOA est classé cancérogène avéré par le Centre international de recherche contre le cancer, le PFOS cancérogène probable, avec des effets documentés sur le système immunitaire.

Poules élevées en plein air dans un pré Les poules de particuliers, qui grattent le sol toute la journée, sont les plus exposées aux pollutions du terrain.

Que faire concrètement, chez vous

Pas de panique généralisée : l’enquête ne dit pas qu’il faut bannir les œufs. Elle dit où regarder.

  1. Diversifiez vos sources. Ne mangez pas tous vos œufs du même poulailler, surtout s’il s’agit d’œufs de particuliers.
  2. Si vous élevez des poules, renseignez-vous sur votre terrain : épandages de boues, ancien incinérateur, usine chimique à proximité sont des signaux d’alerte.
  3. Variez l’alimentation de toute la famille : l’exposition aux PFAS est cumulative, et les poissons et crustacés en contiennent souvent plus que les œufs.
  4. Achetez des œufs du commerce en toute confiance : les seuils européens y sont contrôlés depuis 2023.

Vos poules ne sont pas coupables. Ce sont les sols qui parlent, et depuis des décennies.