Planter des chrysanthèmes en octobre, c’est participer à un rituel que la France entière connaît par cœur. Dans trois semaines, pour la Toussaint, des millions de tombes seront couvertes de pompons dorés, roses et pourpres. La tradition paraît immuable, comme si elle avait toujours existé. Elle n’a pourtant qu’un siècle, et elle doit son existence à un président, à un chef de gouvernement et à une guerre.

Pourquoi le chrysanthème est-il la fleur de la Toussaint ?

Novembre 1919. La France prépare le premier anniversaire de l’armistice du 11 novembre 1918. Raymond Poincaré, président de la République, et Georges Clemenceau, président du Conseil, demandent aux Français de fleurir les tombes des soldats tombés au front. Le problème est d’abord pratique : quelle fleur trouver, encore en pleine floraison, au mois de novembre ? Le chrysanthème s’impose presque tout seul. C’est l’une des rares fleurs encore épanouies à cette période de l’année, et il supporte un gel modéré. Avant cela, on déposait des bougies sur les tombes des disparus. Peu à peu, les chrysanthèmes remplacent la flamme.

La cérémonie du 11 novembre glisse ensuite, au fil des décennies, vers la fête des morts du 2 novembre, puis vers la Toussaint du 1er novembre. Un siècle plus tard, le lien tient toujours. En France, le chrysanthème reste la fleur des cimetières, à tel point qu’il vaut mieux éviter d’en offrir un bouquet à un hôte : la maladresse est classique, et les Français la remarquent à coup sûr.

Les chiffres donnent le vertige. Chaque année, plus de 25 millions de potées de chrysanthèmes se vendent en France, l’essentiel autour du 1er novembre. Le chrysanthème représente à lui seul 60 % des végétaux achetés à la Toussaint, et près de 4 millions de foyers français ont acheté des plantes pour l’occasion en 2023, d’après une étude de l’interprofession VALHOR citée par la Ville de Paris. À Paris, la municipalité produit à elle seule quelque 60 000 chrysanthèmes pour ses vingt cimetières : bouturés sous serre au printemps, ils doivent être à leur maximum pile le jour J.

Avant lui, c’étaient des bougies que l’on posait sur les tombes : le chrysanthème est une flamme qui ne s’éteint pas.

Potées de chrysanthèmes orange et pourpres sur une tombe au cimetière Deux potées de chrysanthèmes sur une tombe : la tradition remonte à novembre 1919, et elle ne s’est jamais démentie depuis.

Planter des chrysanthèmes en octobre : où et comment ?

C’est maintenant qu’il faut s’y mettre : les températures encore douces laissent aux racines le temps de s’installer avant les gelées, et la floraison sera déjà au rendez-vous pour le 1er novembre. Au jardin, cherchez le plein soleil et une terre riche en humus, bien drainée, au pH neutre : le chrysanthème n’aime ni les sols acides ni les sols calcaires. Sur une tombe qu’on ne visite pas tous les jours, la potée bat les fleurs coupées à plate couture, et les variétés robustes pardonnent les oublis d’arrosage. Espacez les plants : l’oïdium et la rouille adorent les feuillages humides et serrés.

Quatre réflexes font ensuite toute la différence, dont un contre-intuitif :

  • Arrosez dès que les deux premiers centimètres de terre sont secs, jamais sur un sol gelé. En novembre, le vent assèche une potée plus vite que le froid ne la conserve.
  • Retirez les fleurs fanées au fil des semaines : cela relance la floraison au lieu de laisser la plante gaspiller ses forces.
  • Laissez le feuillage en place jusqu’en mars : il protège le cœur de la touffe contre le froid.
  • Pas de soucoupe sous le pot : elle gèle, et fait éclater les racines.

Mains gantées plantant des fleurs d’automne dans une terre fraîchement retournée En octobre, la terre encore douce est idéale pour installer les chrysanthèmes : ils auront le temps de s’enraciner avant l’hiver.

Comment garder un chrysanthème en pot après la Toussaint ?

La plupart des potées finissent à la poubelle en décembre. Dommage : le chrysanthème est une plante vivace, et une potée bien traitée peut refleurir l’automne suivant. Juste avant les premières gelées, rentrez le pot dans un endroit frais et à l’abri : une cave, une véranda, un coin de balcon. Coupez les tiges à cinq ou dix centimètres, retirez les dernières fleurs fanées, puis oubliez-le presque. Le feuillage étant caduc, un arrosage par mois lui suffit. Au printemps, quand le risque de gel est écarté, ressortez-le à la lumière et rempotez-le dans un terreau frais. Tous les trois à cinq ans, divisez la touffe pour la rajeunir : les jeunes éclats repartiront plus vigoureux que la plante mère.

Le chrysanthème est-il vraiment la fleur des morts partout ?

En France, oui, et c’est presque un accident d’histoire : ailleurs, la même fleur est un symbole de joie. Son nom vient du grec chrysos, l’or, et anthemon, la fleur. Au Japon, elle orne le sceau impérial depuis le XIIIe siècle. En Allemagne comme en Angleterre, c’est tout simplement une fleur de jardin comme une autre. Seuls les Français en ont fait la fleur du souvenir.

Le 1er novembre, quand les cimetières se couvriront de pompons jaunes et rouges, on pourra y voir une tradition commerciale comme une autre. Ou son contraire : la preuve qu’une plante tenace, capable de fleurir quand tout le reste a renoncé, était finalement le bon choix.